Samedi 16 avril 2026

Samedi 16 avril 2026

CE LONG CHEMIN VERS L’APAISEMENT SOUHAITÉ PAR LES SYRIENS
Assistons-nous à la dernière bataille du premier round de la réunification de la Syrie ? Après les massacres de la côte ouest alaouite déclenchés par les partisans de Bachar Al-Assad suivis d’une réponse chaotique et tragique des forces liées au nouveau régime, puis après le siège et les massacres dans la petite zone druze, la question des vastes territoires sous contrôle kurde était un rendez-vous incontournable pour les nouvelles autorités.
Une chose est certaine : elles (et de nombreux partenaires étrangers, mais pas tous) ne veulent pas d’une partition de la Syrie en 2, 3, 4 zones ethnocentrées, contrairement à ce que des groupes – presque dans chaque communauté ! – revendiquent haut et fort comme solution de pacification du pays. L’intention du nouveau régime est claire depuis le début : le nouvel État syrien sera souverain sur toute la Syrie et il n’y aura qu’une seule armée légitime.
Aujourd’hui, dans chaque communauté, on retrouve tous les bords politiques, selon des dosages variés : des ex-pro-Bachar et des anti-Bachar, des communistes et des libéraux, des pro-nouveaux régimes et des anti, des très religieux et des athées, des nationalistes et des fédéralistes, etc. Aucune des communautés syriennes ne peut être réduite à une seule idéologie politique ou à un seul courant religieux, tant les variantes sont multiples.
Les haines communautaires et claniques qui soufflent sur les braises encore chaudes trouvent leurs racines dans des histoires lointaines, alimentées par des concepts religieux sectaires, des alliances étrangères, auxquels s’ajoutent régulièrement des problèmes fonciers. Dans cette diversité syrienne, on rêverait de trouver un groupe qui serait exempt de tous reproches… quand bien même aurait-il rendu d’utiles services à certains moments[1].
Bien que la tentation de la partition puisse être considérée comme légitime quand on appartient à un groupe de victimes, en se construisant en opposition aux autres camps, avec cette diversité entremêlée, ce serait un rendez-vous pris pour de prochains conflits. Préparer la répétition des crimes ne résout rien.
Dans cette dernière bataille, qu’en est-il cette fois-ci des civils qui paient généralement le plus lourd tribut ? On remarquera les corridors humanitaires qui ont été créés pour évacuer les civils dans la bataille d’Alep[2] et vers Kobané dans le Kurdistan ; le nouveau régime aurait cette fois-ci pris des précautions pour les épargner[3]. La préparation en amont de l’intervention dans l’Est syrien a limité les dégâts de ce côté-ci, la répétition des massacres de masse a été évitée[4] ; des gages (d’un niveau jusqu’alors jamais atteint) ont été donnés au travers d’un décret [5]de reconnaissance de leurs droits (langue, etc.)[6]. En revanche, le contrôle des camps de djihadistes a été un fiasco…
Cette marche – difficile – vers la réunification de la Syrie prendra encore du temps pour se concrétiser dans tous les recoins.
Et maintenant, reste au régime de transition à affirmer fortement le respect absolu de la diversité, à promouvoir la défense des droits humains pour tous les Syrien-ne-s, et à faire avancer l’inclusivité.
Frédéric ANQUETIL
Secrétaire général de Revivre
[1] Les Kurdes avec leurs alliés des tribus arabes locales ont rendu de grands services en gérant les camps d’internement des djihadistes après avoir combattu l’Etat Islamique mais, parallèlement, ont installé une gouvernance pas moins autoritaire que dans la zone d’Idleb d’avant la chute de Bachar, et la population locale n’a pas suivi les combattants du FDS et YPG, plutôt considérés comme des occupants.
[2] La plupart des 155 000 déplacés de début janvier sont depuis revenus à leurs domiciles.
[3] Les violences et les traitements dégradants spécifiquement commis à l’égard des femmes kurdes démontrent que les forces armées du nouveau ne sont pas encore assainies des éléments radicaux.
[4] Dans certaines villes conquises à l’Est, les populations arabes ont applaudi et des déplacés ayant fui depuis plusieurs années le Rojava, reviennent chez eux.
[5] Le Décret daté du 16 janvier 2026, qui reconnaît le kurde comme langue nationale, autorise son enseignement dans les régions à majorité kurde, abroge les mesures discriminatoires du recensement de 1962, accorde la pleine citoyenneté à tous les Kurdes vivant sur le territoire syrien et fait de Newroz (21 mars) une fête nationale officielle payée.
[6] il sera très difficile de revenir sur ce texte largement diffusé, quand bien même il n’est pas le fruit d’une assemblée parlementaire démocratiquement élue (ce qui est impossible à concrétiser dans ce climat de tension, de fractionnement du pays et de niveau élevé de destruction des infrastructures).
Edito Newsletter 30
PRÉSERVER LA BELLE MOSAÏQUE SYRIENNE
Cette semaine marque une année entière depuis la phase de libération que la Syrie a vécue après la chute de l’ancien régime. Et bien que cette phase ait ouvert la voie à davantage de libertés, le chemin vers la justice et la démocratie reste encore long. Au cours de l’année passée, les autorités se sont concentrées sur les dossiers économiques, la levée des sanctions, l’amélioration des relations diplomatiques et la relance du tourisme, tandis que les dossiers les plus liés à la vie quotidienne des Syriens sont demeurés marginalisés ; comme la reconstruction qui n’a pas encore réellement commencé, les infrastructures restant détruites dans de vastes zones. Le secteur éducatif souffre également d’une dégradation évidente, de nombreuses écoles fonctionnant avec des capacités limitées ou restant hors service, alors que le secteur de la santé connaît un effondrement quasi total en raison du manque de personnel et d’équipements. En outre, le dossier des disparus n’a bénéficié d’aucune attention réelle ou sérieuse, ce qui a approfondi les blessures de milliers de familles qui attendent toujours de connaître le sort de leurs proches.
Dans tout cela, les avancées dans le domaine de la justice et dans les poursuites judiciaires des responsables sont demeurées limitées, laissant de nombreuses violations sans traitement clair jusqu’à aujourd’hui.
Dans le sud, notamment à Soueïda, se poursuivent les pressions ainsi que les tensions sociales et politiques, en plus des manifestations et des revendications répétées des membres de la communauté druze. Avec l’évolution des événements, certaines parties locales ont aussi exprimé des demandes de formes d’autonomie ou d’administration indépendante, voire même l’idée d’ouvrir un passage vers les territoires occupés ; ce qui a suscité un large débat au sein de la société syrienne. Les violations israéliennes des frontières syriennes se poursuivent presque quotidiennement ; en l’absence de véritable dissuasion, les positions arabes et internationales se limitant souvent à des déclarations de condamnation.
Quant au littoral syrien, qui fut jadis parmi les plus fervents soutiens de l’ancien régime, il a fait face après la chute du régime de Bachar al-Assad à une réalité complexe. L’absence de justice et d’arrestation des responsables et des criminels qui s’étaient cachés là-bas durant et après la libération a entraîné un chaos. Celui-ci a été immédiatement exploité par des sbires de l’ancien régime, dont certains ont attaqué des membres de la Sécurité Publique appartenant au nouveau gouvernement, provoquant ainsi des événements sanglants qui ont causé des victimes civiles et militaires des deux côtés : sunnites et alaouites. Ce qui reflète le besoin urgent d’un contrôle efficace et d’une poursuite des auteurs de crimes pour empêcher la répétition de telles violations.
Dans le nord-est, le dossier de la relation entre l’État et la composante kurde reste en suspens. Certains courants au sein de la société kurde réclament une autonomie élargie ou des formes proches de l’indépendance, ce qui suscite un large débat national.
Cependant, notre vision en tant que Syriens, à laquelle nous tenons, demeure celle d’une Syrie unie pour tous ses enfants, où la diversité des confessions, des ethnies et des cultures constitue une mosaïque unique qui confère beauté et singularité à la Syrie, loin de tout projet de division.
Parallèlement, les camps vivent toujours dans des conditions humanitaires difficiles, avec une quasi-interruption de l’aide dans certaines zones. Beaucoup de déplacés ont été contraints de retourner dans leurs maisons détruites, certains dressant des tentes sur les décombres, tandis que d’autres ont eu recours aux anciennes grottes pour échapper au froid et à la pluie, sans soutien réel de l’État ni des organismes internationaux.
Cette image complexe nous rappelle que la stabilité en Syrie ne se réalise pas seulement par un changement politique, mais aussi par l’instauration d’une justice ressentie par tous les Syriens, la construction d’une confiance mutuelle entre les composantes, et le respect de la dignité humaine partout.
Il reste également de notre responsabilité de lire les événements avec objectivité avec de multiples sources, et de rejeter tout discours attisant la haine ou approfondissant la division. Nous croyons que le rôle des intellectuels, des artistes et des acteurs civils est essentiel pour renforcer la culture du dialogue et de la paix, et préserver la belle mosaïque syrienne à laquelle nous appartenons tous.
Abdulrazak ALJUMAA
Administrateur de Revivre
Comment le régime d’Assad a dissimulé le sort de 160 000 détenus dans son appareil sécuritaire

Une enquête internationale d’investigation a révélé de nouveaux détails sur un système de mise à mort systématique mis en place par le régime déchu dans ses prisons, sur la base de plus de 134 000 documents secrets des services de renseignement.
Les documents et les photos, prises par des photographes militaires, montrent des corps de détenus numérotés et classés ; certains sont nus et portent des traces de famine et de torture. Les documents ont également mis en évidence une coordination entre les services de sécurité syriens et des alliés tels que la Russie et l’Iran, ainsi que des liens financiers avec des sociétés de sécurité loyales au régime, ayant reçu plus de 11 millions de dollars d’agences affiliées aux Nations unies.
L’enquête, connue sous le nom de « Dossier de Damas », s’appuie sur un ensemble de documents secrets des services de renseignement syriens obtenus par la chaîne allemande NDR et partagés avec le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ). Les investigations ont révélé le fonctionnement des appareils sécuritaires d’Assad et leurs relations avec des gouvernements étrangers et des organisations internationales.
L’ICIJ, NDR et 24 médias partenaires issus de 20 pays ont passé plus de huit mois à organiser et analyser les documents, consulter des experts et interviewer des familles syriennes cherchant toujours leurs proches disparus sous le régime Assad.
Les fuites comprennent plus de 134 000 fichiers, pour la plupart en arabe, représentant environ 243 gigaoctets de données. Ces documents couvrent plus de trois décennies, du milieu des années 1990 jusqu’à décembre 2024. Ils proviennent du renseignement de l’armée de l’air, de la Direction générale du renseignement et d’autres organes de sécurité, qui ont fait l’objet de lourdes sanctions américaines et européennes pour leurs pratiques brutales, incluant torture et violences sexuelles.
Les documents contiennent des notes internes, rapports et communications dévoilant les opérations quotidiennes du réseau de surveillance et d’arrestation du régime déchu d’Assad, ainsi que sa coordination avec des alliés étrangers comme la Russie et l’Iran, et ses interactions avec des agences de l’ONU opérant en Syrie. Les données sensibles incluent les noms d’anciens officiers des services de renseignement syriens.
En outre, NDR a obtenu et partagé avec l’ICIJ et ses partenaires plus de 70 000 fichiers et images, dont plus de 33 000 photos haute définition documentant la mort de plus de 10 200 détenus syriens, pour la plupart entre 2015 et 2024.
La machine sécuritaire de dissimulation du régime déchu
Les documents montrent une politique étatique systématique d’arrestations massives et d’exécutions. Sous Assad, le régime a arrêté et fait disparaître de force au moins 160 000 Syriens lors de la répression de la révolution syrienne.
Après la chute d’Assad en décembre 2024, les familles ont fouillé prisons et morgues à la recherche de traces de leurs proches disparus, examinant des inscriptions sur les murs de cellules, fouillant des fosses communes et comparant des restes de vêtements — souvent sans réponse.
Le « Dossier de Damas » révèle comment les responsables du régime déchu ont réduit la valeur de la vie humaine à de simples documents. La plupart des certificats de décès signés par des médecins des hôpitaux militaires de Harasta et de Tichrine — où les victimes de torture étaient transférées — mentionnent comme cause de mort un « arrêt cardio-respiratoire » ou un « arrêt cardiaque ».
Chaque dossier représente une famille laissée dans l’attente, une vie effacée, et un système conçu pour masquer des meurtres de masse derrière une façade bureaucratique. Grâce à cette base de données, les équipes d’enquête ont fourni des éléments permettant à des familles de connaître le sort de leurs proches.
Les photos divulguées constituent le plus grand ensemble d’images de détenus du régime syrien jamais obtenu par des journalistes. Elles ont été prises par des photographes militaires et montrent des détenus morts dans les hôpitaux et prisons du régime, leurs corps numérotés et enregistrés selon une procédure bureaucratique méticuleuse. Les photos incluent notamment celles du militant bien connu Mazen al-Hamadeh.
Des images que les Syriens n’avaient jamais vues
Une équipe de journalistes de l’ICIJ, de NDR et du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung a mené une analyse approfondie d’un échantillon de centaines de photos. L’analyse montre que la plupart des victimes présentaient des signes de famine et de violences physiques, et que beaucoup étaient nues. Les images révèlent que les corps, après la mort, étaient transportés, photographiés et documentés.
Le numéro du détenu était souvent placé sur une carte blanche posée sur le corps, inscrit au marqueur sur un bras, une jambe, le torse ou le front, ou ajouté numériquement sur la photo. Le photographe militaire, portant un couvre-chaussures ou des bottes en caoutchouc, prenait plusieurs clichés du corps sous différents angles, puis les archivait dans des dossiers numériques parfaitement organisés.
Au cours de l’enquête, l’équipe a appris que ces photos avaient été transmises séparément aux autorités allemandes, qui mènent les poursuites contre d’anciens membres du régime Assad, et qu’elles sont actuellement conservées par la « Syrian Center for Legal Studies and Research », une ONG allemande documentant les violations des droits humains.
L’ICIJ et NDR ont extrait les noms des victimes et NDR a transmis les informations à trois organismes pour aider les familles à identifier leurs proches : l’Institution indépendante pour les personnes disparues en Syrie (ONU), le Réseau syrien des droits de l’homme et l’initiative « Taafi » de soutien aux survivants de la détention et de la torture.
Comment le régime déchu a profité des fonds onusiens
Les documents montrent également comment le régime Assad a tiré parti de ses relations avec les agences onusiennes chargées de fournir une aide aux Syriens. Pendant la guerre, ces agences ont versé au moins 11 millions de dollars à une société de sécurité syrienne privée chargée de protéger les bureaux de l’ONU — une société qui s’avère aujourd’hui appartenir aux services de renseignement du régime déchu et être contrôlée par eux.
En dépit d’avertissements lancés en 2022 par des organisations de défense des droits humains sur les liens de cette société avec le régime, les contrats ont été prolongés de deux années supplémentaires, injectant des millions de dollars dans les mêmes appareils accusés de torturer et tuer des Syriens.
L’une des notes obtenues par le « Dossier de Damas », signée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Fayçal Mekdad, montre que le régime s’attendait à ce que les employés des sociétés de sécurité syriennes surveillent le personnel de l’ONU au profit du renseignement syrien.
Le « Dossier de Damas » dévoile la structure détaillée des chambres de torture du régime Assad et apporte de nouvelles preuves montrant que les institutions sécuritaires d’Assad fonctionnaient comme une machine unifiée de mise à mort — et comment l’indifférence internationale, les systèmes d’aide corrompus et les flux financiers ont contribué à sa continuité.
Source : ICIJ du 4 décembre 2025 par Whitney Joiner

Communiqué
Le 8 décembre 2024, nous fêtions la chute du régime sanguinaire de Bachar El Assad, qui a gouverné par la terreur en massacrant sa population et en recourant de manière systématique et institutionnalisée aux méthodes de torture les plus barbares.
Nous avons été remplis de bonheur, d’espoir, mais bien évidemment d’interrogation car nous savions que le groupe rebelle islamiste HTS, artisan de la chute du régime, ne correspondait pas aux concepts de Liberté, Justice et Démocratie que Revivre depuis plus de 20 ans plaide pour le peuple syrien.
Il y a 14 ans, les Syriens sont descendus dans la rue par millions, dans toutes les villes, pour exiger leur droit à la liberté et à la démocratie après des décennies de dictature.
La seule réponse du pouvoir à ces manifestations pacifiques fut – avec l’aide de la Russie de Poutine, de la République Islamique d’Iran et du Hezbollah – une répression meurtrière amenant légitimement le peuple syrien à résister par la lutte armée.
Les résultats de cette politique de terreur, ce sont plus de 500.000 morts, des dizaines de milliers de disparus, des dizaines de milliers de tués sous la torture, 7 millions de syriens réfugiés.
Après, 55 années de dictature et d’oppression des Assad, les Syriens souhaitent une transition guidée par la volonté de réconciliation et de pacification dans le respect des droits des syriennes et des syriens, quelle que soit leur communauté ou leur religion.
Les Syriens sont dans l’attente que la justice soit vraiment rendue pour les centaines de milliers de victimes de l’ancien régime d’autres organisations et milices de toutes sortes, mais aussi pour les victimes des graves exactions commises depuis le début de l’année (en mars sur la côte Ouest) et plus récemment dans la région de Souweida.
Cela fait maintenant 12 mois que le nouveau gouvernement de transition est en responsabilité d’un pays détruit, financièrement exsangue, fractionné et soumis à des tentatives de déstabilisation de l’intérieur comme de l’extérieur.
La levée définitive de toutes les sanctions économiques est nécessaire au redressement du pays.
En cet anniversaire du 8 décembre 2024, le chemin parcouru est conséquent, chaotique, et beaucoup reste à faire pour rassurer la population.
Nous avons le devoir de soutenir l’avenir d’une Syrie libre, unie, souveraine, stable, diverse et démocratique .
La Syrie n’est pas encore une démocratie, mais ce n’est plus une dictature.
Octobre 2025
! Des braises attendent les vents mauvais…
Ce lundi soir du 6 octobre dernier, les FDS[1] ont attaqué des postes de contrôle du nouveau régime dans le quartier Cheikh-Maqsoud d’Alep. Rafales de mitraillettes et pilonnages aux mortiers se sont déversés dans la nuit[2]. Au même moment et à proximité, les responsables de Créative Memory for Syria préparaient l’organisation des tables-rondes « Survivor Witnesses » au musée d’Alep, en souvenir des détenus et disparus sous le régime de Bachar El-Assad. « Coups de feu… bruits d’explosions ou d’artillerie. Terrifiant. Couvre-feu en vigueur. Je suis en sécurité. »[3]
Actuellement, il y a d’un côté le langage des armes (souvent de milices incontrôlées et de militaires mal encadrés) qui tuent odieusement et de l’autre, des mots qui tentent de réparer les relations humaines ; parallèlement, des délégations étrangères défilent dans le pays pour participer à la reconstruction des infrastructures du pays et faire des affaires[4]. Voilà les trois tendances qui traversent la vie des quartiers, des villes, des régions, et de la Syrie toute entière.
Réouvrir la Citadelle d’Alep, produire plus d’électricité, relancer l’exportation du pétrole syrien, faire accoster des cargos de blé à Lattaquié, négocier un grand nombre d’accords économiques, etc. sont des signes très encourageants pour l’amélioration – indispensable – des conditions de vie de la population. Beaucoup sont au chevet du relèvement de l’économie du pays.
Malheureusement, cela n’effacera pas les rancœurs, les dénis et les haines – profondément ancrées – qui sont des braises qui attendent les vents mauvais…
Dans ce contexte les démocrates syriens et les bailleurs internationaux ne sont pas encore rassurés. Parmi d’autres, quatre situations illustrent leur inquiétude :
Après tant d’années d’innombrables violations – odieuses – de la personne humaine, l’avenir de la Syrie ne peut pas dépendre de la brutalité de la force armée lors de la prochaine convulsion inter-communautaire qui ne fera que dégrader plus profondément la confiance générale.
Tout ce qui concourt au dialogue, à l’écoute, à la santé mentale, à l’expression de la vérité, à la manifestation de la justice, à la lutte contre la corruption, à la justice transitionnelle, à l’inclusivité, à la réparation, etc. doit mobiliser TOUS les moyens de l’État, avec l’aide des bailleurs internationaux et l’appui des associations locales.
Le retour sur investissement sur le respect de la personne humaine sera long, mais c’est la condition essentielle pour que la Syrie revive vraiment, dans sa diversité, sans répétition des crimes.
Frédéric Anquetil
Secrétaire Général de Revivre
[1] FDS : Forces Démocratiques Syriennes liées aux unités kurdes
[2] Deux morts : un membre des forces de sécurité intérieur du nouveau régime et un civil qui n’avait rien demandé. Des blessés dans tous les camps et chez les civils. Des dizaines de familles ont fui ces quartiers. Le siège du quartier kurde par le nouveau régime serait à l’origine de ce déchaînement de violence ?
[3] Message de Sana Yazigi le 6 octobre à 21h sur les réseaux sociaux
[4] Quelques jours avant cet incident, c’est un forum économique franco-syrien qui se réunissait à Damas.
[5] Un comité suprême de onze personnes nommées par le président de la transition a désigné des sous-comités dans chaque district qui détermine le collège électoral. Ce collège électoral a désigné 140 députés pour siéger au Parlement. Les 70 autres députés seront désignés directement par le Président. En l’absence de recensement et de document d’identité pour un grand nombre, et face à la grande dispersion de la population, cette méthode a le mérite d’être opérationnelle dans cette période de grande fragilité de la situation.
De folles attentes … face au mur des réalités
Le rêve de démocratie qui fut autrefois le moteur de la lutte contre Bachar El Assad était (est ?) redevenu imaginable, mais il se prend le mur des réalités cruelles d’une Syrie détruite, désunie et déstructurée, matériellement et humainement. Après tant d’années de déceptions, de rancœurs, de haines, de mutismes, de douleurs, de frustrations, de méfiances, de doubles vies, de retournement d’alliance, de désespérances, de morts… les folles attentes de ce rêve initial peinent à se concrétiser. L’impatience est légitime.
La Syrie est une grande mosaïque communautaire politico-religieuse, fissurée de toutes part, dans laquelle chaque groupe, chaque tendance, chaque individu, espère voir émerger au plus vite son propre idéal dans les décisions du nouveau régime. Pour certains, le régime évolue vers un islam très rigoureux (« et bientôt une nouvelle dictature »), quand d’autres s’accrochent aux – insuffisants – signaux d’inclusivité.
C’est bien connu, on parle plus souvent des trains qui n’arrivent pas à l’heure. En Syrie on parle beaucoup des nominations et des alliances de ceux qui furent – dans un passé que personne n’oublie – plus ou moins compromis avec le régime de Bachar Al Assad ou avec des jihadistes, et on commente abondamment les décisions peu démocratiques et/ou mal exécutées. Et malheureusement, les massacres font le gros de l’actualité, alors que beaucoup d’initiatives constructives avancent, à (très) bas bruit, sans faire l’actualité.
Il y a trop d’assassinats[1] et d’enlèvements commis par des groupes incontrôlés, les uns sectaires, les autres plus ou moins mafieux. C’est malheureusement le tribut de toutes les périodes post-conflits dans un pays dévasté[2]. Et on ne peut douter de l’activisme de la Russie, de l’Iran, des extrêmes droites, des pro-Bachar, des mafias, etc. qui parient sur le chaos. Quand il s’agit des comportements scandaleux de membres des troupes gouvernementale, l’abîme n’est pas loin. Avec une population qui a faim, chaque étincelle peut déclencher un désastre. A cela s’ajoute le jeu trouble d’Israël qui abuse d’un pays à terre. La théorie du chaos est parfaitement illustrée : dans un système instable, un évènement insignifiant peut déclencher une tornade. On y est.
L’État doit prendre au sérieux les rancœurs de tous bords, purger sa troupe des éléments incontrôlables et établir la sécurité – pour tous – au plus vite. La nouvelle Syrie ne peut être la continuation de la violence banalisée par le clan Assad sous d’autres étiquettes … rivales.
Les démocrates syriens ont été complètement surpris par le succès de HTC (aidé de son allié turc), et étaient dans l’expectative, jusqu’alors. En fait, aucune force politique n’était vraiment prête à gérer la Syrie après le 8 décembre. Pas même HTC qui tente de rattraper son retard grâce à sa position dominante au sommet de l’État.
Aujourd’hui dispersées politiquement, et extrêmement éparpillées géographiquement du fait de l’exil dans le monde entier, les forces politiques qui défendent la liberté, la justice et la démocratie vont devoir s’organiser à l’intérieur – comme à l’extérieur – de la Syrie pour espérer peser dans les décisions, aujourd’hui et demain. C’est urgent.
Frédéric Anquetil
Secrétaire Général de Revivre
[1] Déclaration de Revivre concernant le massacre dans l’Église St Elias à Damas le 2 juin 2025, et déclaration de Revivre concernant les massacres de juillet dans le sud de la Syrie.
[2] En France, l’épuration extra-judiciaire à la sortie de l’occupation allemande (qui a duré 4 ans), a entraîné la mort d’environ 9 000 personnes durant la première année (dont 30% par des résistants). Cela reste la partie honteuse de la Libération, mais il ne s’agissait pas de violence intercommunautaire sur base religieuse.
Communiqué : Paris le 23 juillet 2025
Depuis le 13 juillet 2025, la province de Soueïda est le théâtre d’affrontements d’une violence inédite entre milices druzes, tribus bédouines et forces de sécurité du gouvernement transitionnel syrien. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), le bilan humain est tragique : plus de 1 120 morts recensés au 20 juillet, dont 516 entre le 13 et le 17 juillet. De nombreux villages ont été incendiés et des centaines d’exécutions sommaires ont été rapportées, des victimes civiles des deux côtés.
Un cessez-le-feu, négocié sous l’égide des États-Unis, de la Turquie et de plusieurs pays arabes, est entré en vigueur le 19 juillet. Il a permis l’évacuation de quelque 1 500 civils bédouins vers Deraa sous escortes sécurisées et la reprise partielle de l’aide humanitaire. Cependant des épisodes de violence sporadiques persistent, avec des expulsions des familles bédouines et des exécutions sommaires documentées, malgré l’intervention de l’appareil sécuritaire du nouveau régime.
Parallèlement, Israël a mené des frappes aériennes ciblant des positions militaires syriennes à Soueïda et Damas, invoquant comme prétexte la protection de la minorité druze. Il apparaît que ces frappes ont visé le ministère syrien de la Défense et des bases militaires syriennes le 16 juillet. Ces frappes ne font que radicaliser les Syriens à l’égard d’Israël.
Un cessez-le-feu Israël–Syrie a été établi sous médiation américaine.
L’afflux de milliers de déplacés – plus de 128 500 personnes – a engendré une crise humanitaire sévère : routes coupées, hôpitaux saturés, services publics au bord de l’effondrement. Malgré l’arrivée des premiers convois d’aide sur site, la situation reste instable et alarmante.
Cette montée de violences intercommunautaires fragilise toute perspective de paix durable, et met gravement en péril la cohésion sociale syrienne et les efforts de réconciliation.
Sur le plan régional, la Turquie, via son ministre des Affaires étrangères, a averti qu’elle interviendrait contre toute tentative de partition de la Syrie, accusant Israël de vouloir déstabiliser le pays en attisant les tensions entre Druzes et Bédouins.
Du côté occidental, les États-Unis ont exprimé une forte préoccupation. Le sénateur Marco Rubio annonce un appui diplomatique renforcé, tandis que l’envoyé spécial Tom Barrack confirme son rôle actif pour consolider le cessez-le-feu et dénoncer l’intervention israélienne, jugée contre‑productive.
Il est impératif que :
Sans justice, il ne peut y avoir de paix durable. Sans reconnaissance des torts, il ne peut y avoir de réconciliation.
Il est temps d’engager un processus sincère de vérité, de réparation et de refondation nationale, afin que chaque Syrien et chaque Syrienne puisse vivre en sécurité, dans la dignité et la paix dans une Syrie libre, unie, plurielle, prospère, stable, souveraine et démocratique.